Regards croisés : Et si on se disait tout (Kémoko Touré)

2/10/2019

Dans le cadre de la série de contributions que nous vous annoncions pour cette semaine d’indépendance, nous vous proposons ci-dessous celle de Kémoko Touré. Comme nous vous l’indiquions, le cœur de sa réflexion, c’est le « Système ». Un système dont il nous raconte l’avènement et dont il nous dévoile la composition, le mécanisme de fonctionnement et les méfaits. Mais notre contributeur n’est pas fataliste. Il pense bien qu’on peut vaincre le système et sortir de ce qui s’apparente aujourd’hui à la malédiction. Aussi, il nous propose une série de pistes de solution.

L’union des pères fondateurs

Le référendum historique du 28 septembre 1958 s’est fait dans l’unité de tous les leaders politiques de la Guinée. Sans exception ! Et pourtant, les sensibilités culturelles, les statuts sociaux, les parcours scolaires et professionnels des uns et des autres étaient bien différents. Mais qu’avaient-ils donc en commun ? Le vécu des frustrations ou des humiliations du système colonial à des degrés divers et le sentiment d’appartenance à la même Nation, la Nation Guinéenne, Nation qu’il fallait désormais consolider ensemble. Aucune manœuvre de division du système colonial d’alors n’avait réussi à ébranler l’élan de patriotisme qui animait les élites du pays qui étaient majoritairement âgées de moins de quarante ans. Même si les circonstances ont placé en avant quelques-uns des protagonistes, il ne fait pas de doute que l’indépendance de notre pays est à mettre au crédit de l’ensemble des leaders politiques Guinéens de toutes obédiences politiques, de toutes appartenances régionales, sociales et religieuses.

Il n’est point nécessaire d’insister sur le fait que cette unité d’action des leaders guinéens était la conséquence de la prise de conscience générale de l’état d’asservissement social, économique et culturel des pays africains au sortir de la seconde guerre mondiale (1939-1945). La prise de conscience générale a été conduite par des mouvements de rébellion dans certains pays colonisés et par des manifestations d’intellectuels et d’étudiants d’origine africaine ou afro-caribéenne se trouvant dans les pays colonisateurs. Le savoir étant le meilleur des passeports, les intellectuels africains, forts de la connaissance de l’histoire du continent et conscients de l’iniquité du système colonial, ont porté avec courage et détermination le message de l’émancipation des peuples d’Afrique en général et d’Afrique Noire en particulier.

Sékou Touré, la revanche de la France et la paranoïa

C’est dans ces circonstances qu’interviendra, après l’Union Française en 1946 et la Loi-Cadre française du 26 Juin 1956 dite « Loi-Cadre Defferre » (du nom du Ministre français d’Outre-Mer d’alors) concernant l’évolution des territoires relevant du Ministère français d’Outre-Mer, la proposition portéepar le Général de Gaulle, d’une Communauté qui donnerait aux Colonies une large autonomie dans le cadre du système colonial français. C’est cette proposition que refusera la Guinée par le vote référendaire du 28 Septembre 1958 dans les circonstances que nous connaissons, refus dont la conséquence heureuse finale sera l’accès à l’indépendance de la presque totalité des pays sous domination française à partir de 1960. Il n’y a donc pas de doute que c’est le vote négatif de la Guinée qui fit voler en éclats le projet de l’homme d’Etat français qui avait l’intérêt de la France chevillé au corps et qui ne le pardonnera jamais à la Guinée. Après l’indépendance du pays solennellement proclamée le 02 octobre 1958, l’entourage du Général de Gaulle, avec ou sans ses instructions, entreprendra par tous les moyens de déstabiliser le pays afin de renverser le régime en place. Et ce harcèlement qui durera une dizaine d’années créera chez le chef de l’Etat Guinéen Sékou TOURE, une véritable paranoïa et le syndrome du complot permanent. Les tentatives de déstabilisations réelles et imaginaires ont conduit à de nombreuses purges suivies de condamnations à mort et d’exécutions sommaires. Le point culminant en sera le débarquement par voie maritime à Conakry d’un contingent militaire portugais accompagné d’exilés d’origine guinéenne, animés de la volonté de renverser le régime en place. La répression qui suivra sera massive, quasiment aveugle et impitoyable. Le pays et la population vivront dorénavant sous un régime dit révolutionnaire, avec son caractère arbitraire, son climat de suspicion et de délation, parfois ses divisions ethniques savamment organisées, sa quantité innombrable de morts coupables et innocentes notamment au fameux « Camp Boiro » (Camp d’internement et de torture, situé à Donka, dans la banlieue de la capitale Conakry), et enfin, son atmosphère de peur et de terreur dans toutes les couches sociales. Ce régime se poursuivra jusqu’à la mort du Président Sékou TOURE le 26 Mars 1984 dans un établissement hospitalier de Cleveland aux USA. Indépendamment du jugement que peuvent légitimement porter les uns et les autres sur cette Première République, je crois qu’il est indéniable que les Guinéens en sortirent avec un traumatisme collectif dont les traces n’ont pas encore disparu.

Lansana Conté, l’air de la liberté et les répressions

C’est dans une ferveur populaire qu’interviendra le coup d’Etat du 3 Avril 1984, conduit par le Comité Militaire de Redressement National (CMRN) qui avait porté à sa tête le Colonel Lansana CONTE, qui deviendra plus tard Général. De nombreux évènements dramatiques émailleront également les vingt-quatre années que durera le règne du Général Lansana CONTE. On peut notamment citer : la terrible répression qui a suivi la tentative de coup d’Etat du Colonel Diarra TRAORE (membre du CMRN et Premier Ministre) les 4 et 5 Juillet 1985 dont souffriront particulièrement de nombreux ressortissants de la Haute-Guinée, l’exécution sans jugement d’une quarantaine de dignitaires du régime du Président Sékou TOURE en Mai 1987, la sanglante répression (plus de 50 morts selon certaines sources) de la manifestation organisée par l’opposition les 28 et 29 Septembre 1993, la sanglante répression (près de 200 morts, selon plusieurs sources) suite à une grève générale qui avait débuté le 10 Janvier 2007. Pourtant, cette Deuxième République avait suscité à ses débuts l’adhésion de la quasi-totalité de la population guinéenne qui sortait d’un régime qui avait troublé le sommeil de toutes les catégories sociales du pays, à l’exception peut-être de quelques membres de la famille directe ou par alliance du Président. Mais après avoir restauré les libertés individuelles, la liberté d’entreprendre, la liberté de la presse et même plus tard le multipartisme, le régime dirigé par le Président CONTE se maintiendra au pouvoir pendant plus de 26 ans et n’hésitera pas à organiser des élections aux résultats connus d’avance dont les chefs d’Etats africains ont le secret. La libéralisation de l’économie s’accompagnera malheureusement du bradage de la cinquantaine d’entreprises nationales que la Première République avait créées et de la course à l’enrichissement à tout crin, en particulier sur le dos de l’Etat. Ce régime a favorisé l’émergence d’une caste de prédateurs sans foi ni loi dont beaucoup continuent encore de nos jours, à gérer les deniers de l’Etat ou à bénéficier de privilèges accordés par l’Etat, à leur profit exclusif.

Le système, un train en marche continue

Les cinquante ans des Première et Deuxième Républiques ont contribué à la construction d’un « Système » basé sur les privilèges familiaux, ethniques, économiques et financiers découlant de l’adhésion à une personne, au parti politique dominant du moment et de la solidarité structurelle des prédateurs. Ce « Système » qui fonctionne désormais comme un train en marche continue a pris à son bord de nouveaux membres provenant du pouvoir militaire intérimaire après la mort du Président CONTE (Conseil National pour la Démocratie et le Développement-CNDD et la Transition) et de la Troisième République. Il est bâti autour des éléments suivants :

  • La corruption structurelle de la plupart des décideurs et des agents d’exécution
  • Le favoritisme de diverses natures ayant pour corollaire la quasi-impossibilité d’accès direct ou de promotion aux postes de responsabilité étatiques par le seul mérite
  • Le détournement permanent et de grande ampleur des deniers de l’Etat
  • L’impunité assurée aux voleurs et autres bénéficiaires de privilèges indus de l’Etat qui savent reverser une partie du butin aux grands décideurs et/ou dans les caisses du parti politique dominant du moment pour financer le maintien durable au pouvoir
  • L’existence de fait d’une chaîne de complicités formée d’individus aux pratiques malsaines partagées, qui ne se dénoncent d’ailleurs jamais, qu’ils se trouvent dans l’opposition ou dans la majorité et ce, même lorsqu’ils feignent de se combattre dans l’arène politique
  • L’exclusion de fait si ce n’est l’élimination physique, de toute personne ayant intégré accidentellement l’appareil du « Système » et soupçonnée ensuite de vouloir se comporter en véritable patriote en voulant faire triompher les valeurs de travail, d’honnêteté, de justice, de respect et de protection de la chose publique, de respect des lois et des règlements et d’application sans distinction des sanctions prévues.

Au fil des années et des mauvaises pratiques institutionnalisées, le « Système » est devenu un monstre, un vampire qui se nourrit du sang des populations réduites à le servir et qui détruit inexorablement nos valeurs ancestrales d’éducation, de soin, de travail, de respect mutuel, de respect de la parole donnée, de solidarité, de coexistence pacifique des groupes sociaux, de préservation de l’avenir des générations futures, de protection des couches et personnes vulnérables, et de justice impartiale.

Pour le « Système », notre avenir se résume au présent. Indépendamment des choix légitimes d’appartenance politique des uns et des autres, nous devrions nous interroger sur la situation catastrophique qui prévaut, après soixante ans d’indépendance, aussi bien dans notre pays que dans la plupart des pays d’Afrique Noire. A cet égard, on peut citer notamment :

  • Une incapacité à écrire notre Histoire et à nous accorder sur l’Essentiel pour avancer ensemble
  • Un complexe structurel d’infériorité dans la capacité à nous mettre d’accord pour élaborer la Vision de notre devenir, à concevoir nos projets de développement, à créer les conditions de la mobilisation peu contraignante de nos financements, à réaliser et à contrôler la bonne exécution de nos projets
  • Une instabilité de nos Etats, perméables à toutes les idéologies et religions venant d’ailleurs, et incapables de concevoir une stratégie de sécurité individuelle et collective
  • Une dégradation poussée du système d’éducation nationale tant en qualité qu’en quantité
  • Un système de santé inopérant entraînant des coûts faramineux pour l’Etat en raison des soins à l’étranger et un taux de mortalité élevé
  • Une faible production agricole malgré l’immensité du potentiel, entraînant le gaspillage des ressources précieuses dans le paiement de l’importation de l’alimentation de base et des produits de première nécessité
  • Une faible performance en matière d’élevage et de l’économie maritime à laquelle s’ajoute la destruction progressive des forêts
  • Une gestion désorganisée et à court terme des ressources minérales et halieutiques
  • Une quasi-absence de Petites et Moyennes Entreprises (PME) durablement performantes
  • Une destruction massive de l’écosystème environnemental
  • Un développement anarchique des villes, et de l’insécurité des populations : insécurité sanitaire, insécurité domaniale, insécurité domestique, insécurité alimentaire, insécurité routière, insécurité des affaires, insécurité judiciaire, insécurité numérique
  • Une dégradation poussée des infrastructures routières et une quasi-absence d’infrastructures ferroviaires et fluviales, pour faciliter la circulation interne et externes des personnes et des biens
  • Une faible scolarisation des jeunes filles et une place négligeable des femmes dans les organes de décision à tous les niveaux
  • La corruption endémique de la très grande majorité de l’élite

Ce « Système » est un monstre constitué de deux éléments :

  • Une tête émergente qui décide en dernier ressort et qui, installée dans le confort et flattée par un entourage obséquieux, a l’illusion de détenir tous les pouvoirs. Même si à l’origine, la tête est animée de bonnes intentions, elle finit insidieusement et inconsciemment par se soumettre à la loi du « Système »
  • Un corps de prédateurs structurellement solidaires, avec un énorme estomac rempli du produit des privilèges indus, de la corruption et du détournement des deniers publics. Ce corps n’est préoccupé que par son alimentation. Il est arrogant et suffisant, il a tout compris et il a réponse à tout. Enfin, ce corps apathique et paralysant est indifférent à la situation misérable du plus grand nombre.

Un autre sujet de préoccupation aujourd’hui est la tentation de la succession héréditaire qui se dessine dans tout le continent noir. Les monstres des différentes générations, après avoir envoyé leurs enfants pour étudier à l’étranger avec le produit des détournements, tentent aujourd’hui de les faire revenir dans leurs pays respectifs d’origine pour les installer aux commandes de l’Etat et du secteur privé et ce, dans le seul souci de s’assurer une sortie honorable et une impunité à vie. Ces jeunes qui ne sont pas responsables des actes anti-patriotiques de leurs parents doivent faire attention au jugement de l’Histoire en refusant de poursuivre le processus de destruction engagé par leurs géniteurs.

Comment alors lutter contre ce « Système » qui gangrène nos pays et qui empêche tout développement durable et maîtrisé ?

Il nous appartient à chacun (e) et à tous d’y travailler. Voici, selon moi, quelques pistes pour nous qui avons le privilège d’accéder au savoir et peut-être au pouvoir :

  1. L’enseignement de notre véritable Histoire non partisane
  2. La connaissance et la conscience permanente de notre Histoire et de nos Cultures, enseignées, comprises et assimilées
  3. Le travail et la justice sociale
  4. La foi en nos propres capacités
  5. Le patriotisme économique et culturel, et l’amour des populations
  6. La priorité absolue accordée à l’éducation de masse et de qualité pour toutes et pour tous dès maintenant (court, moyen et long termes), à l’hygiène publique, à la santé publique et à la formation (court et moyen termes)
  7. Le développement de l’énergie et des infrastructures durablement opérationnelles
  8. La bonne gouvernance : le système démocratique (organisation d’élections pluralistes libres et transparentes, défense des droits et des libertés fondamentales et respect de l’équilibre des pouvoirs), le respect des lois et règlements, le contrôle systématique et l’application égale pour toutes et tous des sanctions prévues
  9. Le choix définitif et effectif de l’agriculture et dérivés (forêts, pêche et élevage) et de l’agro-alimentaire comme base de notre développement durable
  10. La gestion du pays en bons père et mère de famille : Devoir d’éducation, Devoir de formation, Droit au travail et à la santé, Devoir de solidarité envers les plus vulnérables, Devoir de transmission des acquis et des valeurs pour assurer le bien-être et l’épanouissement des futures générations. Cela s’appelle tout simplement : l’Exemplarité.

Aux responsables de tous bords politiques d’aujourd’hui, à commencer par ceux qui sont en responsabilité, je dis clairement que vous ne pouvez pas passer votre temps à parler de paix et de concorde nationale lorsque les actes posés au quotidien montrent que vous préparez une guerre fratricide. Il faut que chacun (e) commence par respecter la parole donnée et l’engagement public pris. Il faut en outre civiliser les rapports avec le souci exclusif d’éradiquer les causes de la pauvreté endémique des populations.

Kémoko Touré

Le débat démocratique des élites d’aujourd’hui et de demain doit mettre fin à cette hypocrisie des prières multiples et multiformes et des sacrifices opportunistes pour se recentrer sur le débat d’idées et de projets dans le cadre d’une Vision Générale Partagée, dans le seul but de construire enfin les bases permanentes du développement de la République de Guinée, et ce faisant, contribuer à la puissance restaurée et au respect de l’Afrique et des Africains.

N’ayons pas peur du Temps ni des Grands Défis ! Le Long Terme Visionnaire de notre Génération est le Court Terme Gagnant de la Génération suivante.

Le véritable Leader doit être La Solution et non Le Problème.

Nous pouvons toujours continuer de croire que les autres savent mieux que nous ce qui est bon pour nous, et feront mieux que nous à notre place ! Ainsi, nous continuerons de rester encore très longtemps ce que nous sommes aujourd’hui : de pauvres consommateurs passifs des biens matériels et culturels venant d’ailleurs, des candidats au mépris et à l’humiliation chez nous et partout dans le monde.



Kémoko Touré


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